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J - 12 : Barack Obama s'offre une élection à 5 milliards de dollars
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Posté: 2008 Oct 24 - 08:27
• Un voisin, ancien haut fonctionnaire retraité du département d'État, m'a invité mercredi soir à un cocktail "pour le président Barack Obama".

La centaine d'invités avaient contribué à un minimum de 300 dollars par personne pour entendre un ancien vice-président des États-Unis exprimer son espoir de vivre le 4 novembre un "événement historique", la fin symbolique de plusieurs siècles de discrimination raciale et aussi la défaite d'un mouvement conservateur hégémonique depuis trente ans. L'argent collecté est allé remplir les coffres du candidat démocrate à la présidence des États-Unis. Des centaines de soirées similaires ont eu lieu le même soir à travers tout le pays. On s'y est félicité qu'Obama paraisse en mesure de l'emporter.

Jeudi soir, le New York Times a appelé à voter pour lui, comme l'ont fait la plupart des grands quotidiens du pays, et la moyenne des sondages nationaux lui donnait une avance de 7,5 % - avec 50,2 % des intentions de vote contre 42,6 % pour son rival républicain John McCain. Au même moment tombait un communiqué du Centre for Responsive Politics (CRP ) annonçant que l'élection 2008 serait "la plus coûteuse de l'histoire". La facture de l'élection du président, vice-président, d'un tiers du Sénat et de l'ensemble des représentants au Congrès sera, selon les calculs de cette organisation indépendante, d'au moins 5,3 milliards de dollars, dont 2,4 milliards pour la seule course à la Maison-Blanche.

Le coût de la campagne 2008 sera le double de celle de 2004, le triple de cette de 2000. Cette explosion du coût de la politique est à mettre principalement sur le compte des démocrates, responsables de 60 % des sommes recueillies et dépensées. Ils ont recueilli 52 % de plus en contributions qu'en 2004, alors que le trésor de guerre des républicains n'a augmenté que de 2 %. À lui seul, Barack Obama a collecté et dépensé 605 millions de dollars pour conquérir la Maison-Blanche depuis qu'il a lancé sa campagne, début 2007, dont 150 millions pour le seul mois de septembre.

Obama a rejeté le système de financement public, une première

La question qui vient inévitablement à l'esprit, et qu'on entend de plus en plus murmurer à J - 12 du scrutin, est la suivante : Obama est-il en train d'acheter l'élection ? Sa supériorité financière sur McCain est de quatre contre un. Elle lui permet d'écraser son rival républicain sous un déluge incessant de publicités télévisées, d'appels téléphoniques ciblés, d'emails, et sous des vagues de militants (la plupart volontaires, mais plusieurs centaines salariés) qui livrent la bataille sur le terrain. Il peut attaquer dans des États qui, en 2004, avaient voté Bush, et qu'il a de bonnes chances de faire basculer cette année. McCain, qui n'aura disposé que de 150 millions de dollars (84 millions de fonds publics et 60 millions que le Parti républicain utilise pour le soutenir) ne peut se battre que dans des États qu'il lui faut remporter à tout prix pour avoir la moindre chance de gagner.

La supériorité financière écrasante d'Obama vient du fait qu'il a rejeté le système de financement public des campagnes. Il est donc libre de collecter et de dépenser autant d'argent qu'il en est capable. Il est le premier candidat à la Maison-Blanche à avoir rejeté le système de financement public qui avait été mis en place en 1976, après le scandale du Watergate, pour tenter de briser l'emprise de l'argent sur la vie politique. Tout contribuable américain peut autoriser le fisc à consacrer 3 dollars de ses impôts à ce financement public des élections fédérales. Les candidats qui acceptent ces fonds publics renoncent à lever des fonds privés, et plafonnent leurs dépenses.

Durant les primaires, Obama s'était engagé à faire campagne sur fonds publics. Dès qu'il a été assuré de l'investiture de son parti, en juin, il a fait volte-face, s'étant aperçu que la mobilisation autour de sa candidature lui permettrait de rassembler plus d'argent par lui-même qu'il n'en recevrait de l'État. Sa décision, écrit Michael Luo dans le New York Times du 20 octobre "a sonné le glas du système de financement public de la politique".

McCain : "C'est une inondation de la vie politique par des flots d'argent"

"Il a fait sauter les digues", tempête John McCain. Le sénateur républicain de l'Arizona avait coopéré avec le sénateur démocrate du Wisconsin Paul Wellstone pour faire passer une législation encore plus restrictive contre la "politique de l'argent". "Nous allons assister à l'inondation de la vie politique par des flots d'argent, et l'histoire nous enseigne que cela finit toujours par des scandales." La complainte de McCain serait plus crédible si les républicains n'avaient pas été par le passé les pratiquants les plus efficaces de la "politique de l'argent", s'ils n'avaient eu de cesse de contourner les limites imposées aux contributions du privé et s'ils n'avaient pas été historiquement le parti inféodé aux milieux d'affaires et aux catégories sociales les plus aisées. Les démocrates peuvent justifier l'abandon brutal de toute prétention à l'assainissement du système en invoquant le principe qui veut que la fin (la victoire) justifie les moyens (la collecte d'argent).

David Plouffe, directeur de la campagne Obama, soutient même qu'en réalité, le flot de contributions qui a été le carburant de marche de son candidat sur la Maison-Blanche est "bon pour la démocratie". Obama a été financé explique-t-il, par plus de trois millions de petits contributeurs mobilisés via l'Internet qui lui ont envoyé des sommes inférieures à 100 dollars. Sheila Krumholz, directrice du CRP, confirme que "beaucoup plus d'Américains ont participé au processus" en 2008 par leurs contributions qu'au cours d'aucune autre élection. Le flot des contributions va de pair avec celui de l'inscription sur les listes électorales, et des militants qui se mobilisent pour la victoire du candidat démocrate.

Les petits contributeurs "ont équilibré le poids traditionnel des grandes sociétés et des gens riches" qui financent les politiciens dans l'espoir de les influencer dans le sens de leurs intérêts particuliers, ajoute Sheila Krumholz. "Le seul bénéfice qu'un petit contributeur peut espérer est la victoire de son candidat. C'est au fond peut-être plus sain pour la démocratie." Pour beaucoup d'Américains, il est vrai, le fait de donner de l'argent à un homme politique est perçu comme une des manifestations de la liberté d'expression garantie par le 1er amendement.

Obama a changé les règles du jeu dans la compétition politique

Les mains d'or d'Obama n'en posent pas moins problème. D'abord parce que la moitié au moins de son trésor de guerre provient en réalité de grands intérêts économiques, sociétés, associations patronales, chefs d'entreprise, ou de catégories sociales privilégiées, avocats, banquiers, promoteurs immobiliers et autres, qui ont tous évidemment des intérêts particuliers à protéger à Washington, et envers lesquels le Parti démocrate sera redevable. Ces grands intérêts privés qui favorisaient autrefois massivement les républicains ont cette année volé au secours de la victoire annoncée des démocrates.

"Wall Street et les grands autres secteurs industriels n'ont pas réduit leurs contributions politiques, au contraire", note le CRP. Ils ont réparti leur manne à égalité entre les deux partis, donnant même un avantage aux démocrates. La société qui a le plus contribué à la campagne Obama (pour 5 millions de dollars) est par exemple la grande banque d'investissements Goldman-Sachs, au centre de la tourmente à Wall Street. Cette dépendance envers le monde de l'argent a toutes chances d'entrer en conflit avec les promesses de "changement" à Washington, dont Obama a fait son mantra. Et il n'est pas certain qu'il pourra toujours faire passer l'intérêt général avant celui des généreux donateurs qui l'ont aidé à conquérir le pouvoir. Il aura besoin d'eux pour être réélu.

Avant même d'avoir remporté l'élection, il est clair que Barack Obama a déjà été l'acteur d'un changement profond, celui des règles du jeu dans la compétition politique. Mais l'avenir seul dira si c'est à l'avantage de la démocratie en Amérique.

Par Patrick Sabatier


 
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